Un acte de résistance civile contre la Shoah

raconté dans "Vivre au lieu d’exister" de Mireille Albrecht, Editions du Rocher, 2001.
jeudi 2 février 2023
par  Franck SCHWAB
popularité : 17%

L’ouvrage est la biographie de la résistante Berty Albrecht, écrite de l’intérieur du milieu familial par sa fille Mireille, aujourd’hui décédée.

Les événements racontés dans les pages suivantes (266 à 268 de l’édition de 2001) se déroulent à Lyon durant l’été 1942.

Berty est alors emprisonnée par Vichy depuis le mois d’avril. Sa fille de 18 ans a été, dans la foulée, renvoyée du lycée en raison des "menées antinationales" de sa maman. Elle va voir celle-ci deux fois par semaine à la prison Saint Joseph et vit désormais seule au logis familial tandis que les policiers continuent de passer régulièrement à son domicile pour l’interroger sur les activités de sa mère...

« Darquier de Pellepoix, le haut commissaire aux questions juives, ordonna une rafle dans le quartier juif de Lyon. Il y eut un énorme déploiement de policiers et des familles entières, prises au dépourvu, furent arrêtées. Certains parents réussirent malgré tout à faire échapper leurs enfants dont bon nombre atterrirent à l’Armée du Salut [où Mireille allait prendre ses repas]. La major les prit en charge, trouva des familles pour les accueillir, en attendant de les abriter dans des régions éloignées de la ville, ou d’organiser leur passage en Suisse. Il lui en restait trois à placer et, comme je me trouvais là, elle me dit :
"Et toi ? Il y a de la place chez toi, alors tu vas les prendre !"
J’ai d’abord refusé, lui expliquant que ce serait beaucoup trop dangereux, avec maman en prison et les visites des policiers à la maison, et que du reste je n’avais rien à leur donner à manger. Si j’avais sifflé, c’eût été pareil ! Elle fit remplir mes sacoches à vélo de victuailles, et m’amenant les trois petits me dit sur un ton qui n’admettait aucune réplique : " Tu rentres chez toi avec eux, et tu n’en bouges plus jusqu’à ce qu’on vienne les chercher !"
Je les ai emmenés avec moi à contre-coeur, je dois l’avouer. Je trouvais que la major avait exagéré, usant de son autorité contre laquelle je n’étais pas armée pour me faire faire une grosse imprudence. Je n’en menais pas large, mais ne voyant personne d’autre à qui les confier, il a bien fallu que je les garde.
Durant le trajet, je leur ai expliqué qu’arrivés devant l’immeuble, et en montant l’escalier, ils ne devaient absolument pas parler, ni taper des pieds sur les marches, le vieux gardien étant toujours à l’affût. Il m’aimait bien parce que je lui avais donné une paire de pantoufles provenant de l’ouvroir de Villeurbanne, mais cela ne l’aurait pas empêché de poser des questions concernant les enfants. La police n’avait pas dû se priver de lui dire de me surveiller, de signaler la moindre anomalie dans mon comportement, ce qui lui vaudrait une prime. Par l’argent alléché, il gardait l’oeil sur moi.
Ces petits étaient de la même famille : la soeur aînée avait dix ans, la cadette sept, et le petit frère cinq ; tous les trois très mignons, bien élevés, étonnamment calmes bien que déroutés de la situation, et tristes. Je l’étais aussi, sachant qu’ils ne reverraient sans doute jamais leurs parents...
Je n’avais absolument pas l’habitude de m’occuper d’enfants, mais c’était encore plus difficile vu la conjoncture.
Je leur ai interdit de mettre leurs chaussures ; le voisin du dessous, me sachant seule, aurait pu se poser des questions en entendant plusieurs personnes marcher, et me dénoncer. Il en fallait parfois moins que cela pour se retrouver derrière les barreaux. Je leur ai demandé de parler à voix basse. Je n’avais ni jouets, ni livres pour leur âge seulement des crayons de couleur et du papier d’écolier. Bien que très jeunes, ils ont été d’une sagesse exemplaire.
J’étais très angoissée à l’idée que lorsque les policiers viendraient m’interroger, ils me demanderaient qui étaient ces petits enfants... Que faire ?
Dans la pièce qui servait de salle à manger, il y avait une alcôve, sorte de lit clos fermé par des portes d’armoire. Je me suis dit que lors de la visite policière, la seule solution serait de les cacher là-dedans. Comme personne ne venait me voir, je savais qu’un coup de sonnette à ma porte voudrait dire police. Alors, j’ai fait des répétitions aux petits :
"Quand vous entendrez la sonnerie, vous vous précipiterez sur le lit de l’alcôve, et je vous enfermerai à clé. Vous ne bougerez pas, ne parlerez pas, jusqu’à ce que je vienne vous ouvrir."
Après une demi-douzaine d’essais, ils furent très bien rôdés, et heureusement, car j’eus ma visite habituelle.
Je n’en menais pas large ; à vrai dire, j’avais très peur. Jusque-là, je n’avais pas ressenti cette trouille qui vous ramollit les jambes, mais cette fois ce n’était plus pareil. J’avais charge d’âmes, et si ces petits étaient découverts, c’en était fini pour eux. Je priais tous les saints du Paradis que les policiers n’aient pas l’idée de fouiller l’appartement : ils l’avaient fait plusieurs fois. J’espérais, comme à l’accoutumée, avoir l’air aussi naturel et aussi bête que possible, mais j’avais les tripes nouées. La seule chose qui m’a un peu ragaillardie a été de me rendre compte qu’ils n’avaient pas encore trouvé l’imprimeur de Combat ! [Le mouvement de résistance dirigé par Berty Albrecht et Henri Frenay].
J’eus l’impression qu’ils restaient bien plus longtemps que d’habitude, et vraiment je n’en pouvais plus lorsqu’ils sont enfin partis. J’ai attendu une dizaine de minutes avant de délivrer les enfants, au cas où ces messieurs seraient revenus me poser une question qu’ils auraient oubliée.
Lorsque j’ai ouvert l’alcôve, ils étaient recroquevillés sur le lit, comme un paquet de bras et de jambes, la grande soeur serrant dans ses bras les deux plus petits. Ils m’ont dit qu’ils avaient eu peur, et je le voyais bien : ils étaient tout pâles...
Je les ai cajolés, rassurés, mais je trouvais la situation bien dangereuse pour eux, comme pour moi d’ailleurs. Maman n’aurait pas du tout apprécié que je vienne la rejoindre au "ciré" [son lieu d’internement] ; c’est ce qu’elle redoutait le plus.
J’ai pleinement compris ce jour-là la lutte antinazie de ma mère, entreprise depuis 1933. J’étais dans le vif du sujet, et cela m’a donné à réfléchir : en quoi ces enfants méritaient-ils un pareil traitement, au nom de quoi ? Simplement parce qu’ils étaient juifs ? Pire encore : ce n’étaient même pas les Allemands qui les pourchassaient, mais les Français..., la honte ! J’étais dégoutée par ce gouvernement de Vichy qui servait la soupe aux nazis alors que nous étions encore en zone libre. Le Maréchal, Laval et leurs comparses n’étaient que les valets d’Hitler. Nous, les "terroristes", avions raison de leur résister. Cela dit, je me rendais bien compte que c’était dangereux, d’autant plus que j’avais eu peur, ce dont je n’étais pas fière...
Naturellement, je n’ai pas parlé de cet épisode à ma mère.
Nous avons, les enfants et moi, vécu six jours ensemble. Je faisais la popote, la plus grande m’aidant de son mieux, balayant la cuisine et faisant la vaisselle. Elle couchait dans la chambre de maman ; les deux plus petits, dans l’alcôve de la salle à manger. Pour les occuper, je leur avais suggéré de me dessiner des histoires : la B.D. avant l’heure, en quelque sorte ! Il fallait inventer des distractions silencieuses.
Un autre problème se posait : je devais rendre visite à ma mère qui m’attendait avec impatience. J’étais son seul lien avec l’extérieur et ma venue la rassurait, tant elle se faisait du souci de me savoir seule. Nous étions, l’une comme l’autre, contentes de nous voir, et je ne pouvais la priver de ma visite, elle n’aurait pas compris, en aurait été peinée et inquiète. Alors, j’ai expliqué la situation aux enfants, leur ai dit que je devais m’absenter environ trois heures, et qu’il ne leur arriverait rien à la condition qu’ils n’ouvrent pas la porte s’ils entendaient sonner. Et je leur ai rappelé de ne pas faire de bruit.
Je me suis rendue à la prison pas trop rassurée, parce que c’était beaucoup demander à des gosses de cet âge, de les responsabiliser à ce point. Mais je n’avais pas le choix. Lorsque je suis revenue, le calme régnait, et fièrement, ils m’ont montré leurs histoires dessinées !
Je n’avais aucune nouvelle de la major, étant sans téléphone. Le matin du septième jour, une salutiste vint récupérer les trois petits, afin de les emmener chez des fermiers à la campagne. J’ai été très soulagée ; cette situation était trop dangereuse, et les enfants, enfermés depuis près d’une semaine, avaient des fourmis dans les jambes. L’été se passa sans autres aventures. »


POST-SCRIPTUM : en même temps que de la "grande histoire", l’ouvrage nous parle également, à travers les événements du quotidien, des rapports complexes qui peuvent exister entre une mère et ses enfants. D’autant plus complexes, en l’occurrence, que si Berty Albrecht était une mère très aimante, sa personnalité était en tous points paradoxale, sinon totalement déroutante pour presque n’importe quel enfant. Le livre est donc aussi une déclaration d’amour au terme de ce qu’on imagine avoir été un long "chemin" suivi par sa fille. FS.


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