La désindustrialisation de la Lorraine du fer

Pascal Raggi, La désindustrialisation de la Lorraine du fer, préface de Philippe Mioche, Classiques Garnier, 506 pages, 2019.
dimanche 3 avril 2022
par  Franck SCHWAB
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Cette recension est parue dans le numéro 457 de février 2022 d’Historiens & Géographes.

L’ouvrage paraphrase volontairement Schumpeter - et Bernard Stiegler - pour nous raconter l’histoire non pas d’une "destruction créatrice" mais celle d’une "destruction destructrice" en nous expliquant comment, en l’espace de 50 ans - de 1962-1963, et la fermeture des premières mines de fer de la région, à 2013, et la fermeture des derniers hauts-fourneaux de Florange - l’extraction du fer et la production de la fonte ont entièrement disparu des deux départements de Moselle et de Meurthe-et-Moselle alors que ceux-ci faisaient pourtant travailler plus de 110 000 personnes dans ces deux secteurs au début des années 1960 et qu’ils contribuaient très majoritairement à placer la France au 3ème rang européen des producteurs d’acier (hors URSS) et au 3ème rang mondial des producteurs de fer.

Contrairement aux clichés portant sur les industries de la Ière Révolution industrielle, l’auteur avance que cette "destruction destructrice" n’a pas été la conséquence d’une obsolescence de l’appareil productif mais bien au contraire de sa modernisation continue. Car si elles ont mal mesuré la violence des crises attendues, les activités extractrices de fer et productrices d’acier les ont vu arriver et ont cherché très tôt à les parer en effectuant des gains de productivité importants.

L’auteur montre ainsi que c’est peu avant leur fermeture définitive que les mines de fer de Lorraine ont atteint leurs records de rendement. Et s’il n’explore pas vraiment cette question, il laisse néanmoins entendre que - hormis lors des pics de crise où l’Etat a dû intervenir massivement - la production du fer et de l’acier a été rentable jusqu’au bout pour les propriétaires des entreprises concernées.

Mais cette "réussite" a eu un prix : la très forte transformation du travail qui a fait appel progressivement à des salariés de plus en plus qualifiés devant fournir des efforts physiques moins durs - ce qui est positif - et surtout - ce qui l’est beaucoup moins - la très forte diminution de l’emploi qui a été vertigineuse à partir de 1974, les tableaux fournis par l’auteur étant particulièrement éclairants sur ce point.

Au bout du processus, la sidérurgie lorraine s’est tellement bien modernisée qu’elle a fini par faire disparaître l’homme de son appareil productif !

On connait les conséquences sociales d’une telle évolution dans une région de mono-industrie et l’ouvrage s’y attarde peu. Car le coeur de son sujet porte avant tout sur les mutations technologiques du travail.
Si la question est "technique", elle est tout à fait centrale et l’auteur sait la rendre passionnante aux non-spécialistes que nous sommes presque tous grâce à la grande qualité de sa langue écrite. On assiste en effet, à travers la question des mutations du travail, au développement d’un processus implacable : celui de la mise en concurrence des productions locales dans une nouvelle phase de la mondialisation qui condamne irrémédiablement la Lorraine comme territoire de la production du fer et de l’acier, car plus assez compétitive. "Tu peux extraire de la merde avec une pelle en or, ce sera toujours de la merde" aurait ainsi dit en 1984 Jacques Chérèque à un mineur dans une formule certes brutale mais qui a le mérite de la clarté.

Face à une telle évolution, l’auteur montre l’impuissance des syndicats et des gouvernements à sauver l’emploi en dépit des différents plans adoptés qui consistaient essentiellement pour les salariés en des mesures d’accompagnement plus ou moins généreuses à la reconversion ou au départ en retraite.

L’auteur montre enfin qu’à partir du rachat d’ARCELOR par MITTAL en 2006, l’Etat finira par boire le calice jusqu’à la lie puisqu’il perd désormais tout moyen d’intervention dans un secteur sidérurgique qui reste pourtant aussi stratégique pour notre pays et notre continent que celui du médicament. L’affaire de Gondrange en 2009, puis celle de Florange en 2013 souligneront cruellement cette vérité.

Derrière le drame d’une région de mono-industrie qui est raconté ici en filigrane, l’ouvrage fournit un aperçu saisissant sur les bouleversements économiques et sociaux que la France a connus depuis la fin des "Trente glorieuses".
Rien que pour cette raison, il dépasse largement son intérêt initial - qui est déjà très grand - il mérite d’être lu par le plus grand nombre !

FRANCK SCHWAB


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