Elémentaire, mon cher Wilson !

Recension de "Le président est-il devenu fou ? Le diplomate, le psychanalyste et le chef de l’Etat." Patrick Weil, Grasset, 2022, 474 pages.
mercredi 14 juin 2023
par  Franck SCHWAB
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Le traité de Versailles aurait dû établir une réconciliation durable entre les peuples sur la base des principes de justice et de coopération que le président américain Wilson avait présentés comme ses buts de guerre en janvier 1918.

Or, le traité - avec le pacte de garantie qui l’accompagnait et qui assurait à la France l’intervention militaire immédiate des Etats-Unis et de la Grande Bretagne en cas d’agression allemande - fut rejeté par le Sénat américain.

Wilson, dans une attitude proprement suicidaire, avait refusé toute concession aux "réserves" pourtant minimes que les parlementaires voulaient lui apporter.

Le comportement politiquement incompréhensible du président permit dès cette époque à certains contemporains de se demander s’il n’était pas "devenu fou".

C’est en tout cas la question que s’est posé l’un des acteurs du traité de Versailles, le tout jeune diplomate William Bullitt, et qu’il a posée à son tour au fondateur de la psychanalyse, le docteur Freud en personne, qu’il connaissait bien pour avoir été un de ses patients.

Un livre à deux mains en est sorti dont le présent ouvrage retrace toutes les vicissitudes puisque, rédigé en 1932, puis tout de suite mis sous le boisseau, le livre ne fut publié - de manière tronquée - qu’en 1966, le manuscrit original n’ayant été retrouvé par Patrick Weil lui-même qu’en 2014 !

L’ouvrage est donc l’histoire - passionnante - du devenir de ce livre.

Mais il est aussi, au moins autant, l’histoire de la vie de Bill Bullitt dont il constitue la biographie non avouée.

L’homme, marié en secondes noces, à la veuve du célèbre journaliste et communiste américain John Reed, négocia dès 1919 avec Lénine la reconnaissance des Soviets avant de devenir par la suite un farouche anticommuniste.

Trop à gauche sous Wilson, il devint trop à droite sous Roosevelt !

Surtout, il joua au cours des années 1930 un rôle clé dans la diplomatie américaine puisqu’il fut le premier ambassadeur de son pays nommé à Moscou en 1933 et qu’il occupa, à partir de 1936, les mêmes fonctions à Paris où il devint l’ami proche de Blum et de Daladier.

Pour nous avoir bien connu, il put écrire de nous [à sa première femme] : J’ignore si d’heureux souvenirs d’enfance en sont la cause mais je me sens beaucoup plus chez moi ici [à Paris] qu’à New York, où mes ancêtres ont plus ou moins joué un rôle dirigeant depuis 1630. Ici, je n’ai pas d’ancêtres et seulement une poignée d’amis. Mes amis [américains] me manquent énormément et, à quelques exceptions près, je n’aime guère la noblesse ou la haute société française. Mais dans l’ensemble, je m’entends beaucoup mieux avec les gens ordinaires. Je crois les Français à la fois plus pratiques et plus intelligents que n’importe quel autre peuple ; et que leurs qualités et leurs défauts s’additionnent pour produire une philosophie qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Si j’ai le cafard, je ne connais pas de meilleur remède au monde que d’aller sur la place de la Concorde et de regarder autour de soi.

C’est William Bullitt qui, dans la nuit du 1er septembre 1939, apprit à Roosevelt l’invasion de la Pologne.

C’est lui aussi qui, dès le 1er juillet 1940 - soit une semaine après l’entrée en vigueur de l’armistice - dans un télégramme resté fameux, porta un jugement définitif sur ce qui allait devenir le régime de Vichy.

Qu’on en juge : J’ai eu aujourd’hui de longues conversations avec Lebrun [le président de la République agonisante], Pétain, Darlan, Chautemps ; j’ai pu aussi m’entretenir brièvement avec Weygand [le chef de l’armée française]. J’en retire l’impression extraordinaire que les dirigeants français désirent rompre avec tout ce que leur pays a représenté depuis deux générations, que leur défaite matérielle et morale a été si complète qu’ils sont entièrement résignés à la perspective d’une France devenue une province de l’Allemagne nazie. De plus, afin d’avoir des compagnons de misère aussi nombreux que possible, ils espèrent voir l’Angleterre rapidement et totalement vaincue, et l’Italie subir le même sort. Leur espoir est que la France devienne la province favorite de l’Allemagne.

Brouillé avec Roosevelt après 1940, il écrivit à de Gaulle pour s’engager au service de la France, combattit dans la Ière Armée française, et défila sur les Champs Elysées le 14 juillet 1945 !

Last but not least, l’ouvrage offre un éclairage tout à fait nouveau sur les cruciales négociations du traité de Versailles.

Où l’on voit que la partie piégée n’a pas été obligatoirement, comme on le croit généralement, la partie allemande et où l’on constate qu’il n’est pas du tout certain qu’il vaut mieux avoir les Anglais comme amis plutôt que comme ennemis, en dépit de tout ce que notre pays leur doit pourtant !

Un livre magistral dont l’auteur dénoue brillamment tous les fils des différents thèmes qui s’y entrecroisent pour mettre en évidence, tel Sherlock Holmes, un certain nombre de vérités restées oubliées ou négligées jusqu’à aujourd’hui.

Elémentaire, mon cher Wilson !

Franck Schwab


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