Le tropisme maurrassien

Recension de l’ouvrage d’Anne-Catherine Schmidt-Trimborn, "La ligue d’Action française (1905-1936). Organisations, lieux et pratiques militantes", préface d’Olivier Dard, P.I.E Peter Lang, 2022, 261 pages.
mercredi 1er juin 2022
par  Franck SCHWAB
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En 261 pages denses à l’écriture précise et claire, l’auteure retrace, sous l’angle de l’association politique, l’histoire d’un mouvement qui constitue un double paradoxe puisqu’il était moderne par son organisation, ses techniques de mobilisation, sa propagande et le primat qu’il donna, bien avant Gramsci, au combat pour "l’hégémonie culturelle", mais archaïque par ses objectifs en voulant rétablir la monarchie au moment même où l’Eglise catholique en abandonnait le principe ; puisqu’il était "faible" aussi par son incapacité à menacer vraiment le pouvoir en place, mais "fort" par l’immense influence qu’il exerça pendant plusieurs décennies sur l’ensemble des droites françaises.

L’ouvrage aborde son histoire de manière à la fois chronologique et thématique.

Chronologique, car "l’aventure" de l’Action française fut celle d’une génération qui créa le mouvement et qui le pilota du début à la fin - avec tout ce que cela peut induire de sclérose et de crispations progressives sur un magistère acquis - alors qu’une nouvelle génération de militants, surgie au lendemain de la Grande Guerre, réclama en vain un renouvellement des hommes et des pratiques.

Mais l’approche est également thématique car l’Action française était une structure complexe, constituée d’une nébuleuse d’organisations (un ligueur n’était pas un camelot qui n’était pas non plus un commissaire) créées à des dates différentes et emboîtées les unes dans les autres dont l’auteure démonte, pour nous, la mécanique efficiente.

Où l’on constate, en la lisant, que le génie organisationnel de l’Action française - comme son goût de l’agitation et de la violence verbale - n’avait absolument rien à envier à celui de l’ennemi juré communiste !

L’approche est thématique encore car l’Action française était constituée de militants à l’implantation territoriale inégale et à l’origine sociale plus variée qu’on ne le croit généralement, le mouvement ayant cherché sans trop de succès à "recruter" dans le monde ouvrier avant la Première Guerre mondiale, puis, après celle-ci, dans la paysannerie, et l’importance du "bastion" parisien expliquant en grande partie la forte audience qu’il conserva jusqu’au bout à travers vents et marées.

L’approche est thématique enfin car le militantisme d’Action française s’incarna dans des combats vécus comme autant de "faits d’armes" : l’affaire Dreyfus bien sûr, que l’Action française chercha à relancer après 1906, mais aussi dans l’après-guerre le combat contre les concessions faites à l’Allemagne sur les réparations ou, au moment de l’affaire Stavisky, le combat contre la "République des voleurs".

Dans toutes ces "pages de gloire" du mouvement, l’antisémitisme occupe toujours une place centrale.

Comment s’en étonner dès lors qu’on peut lire dans l’engagement / profession de foi des ligueurs : "Seule la Monarchie assure le salut public et, répondant de l’ordre, prévient les maux publics que l’antisémitisme et le nationalisme dénoncent." ?

Ou qu’on peut entendre dans le chant d’assaut des Camelots : "Le Juif ayant tout pris / Tout raflé dans Paris / Dit à la France : / Tu n’appartiens qu’à nous : [...] / Tout le monde à genoux ! / Non, non, la France bouge / [...] / Juif insolent, tais-toi ! / Voici venir le Roi / [...] / Juif, à ta place !" ?

L’auteure ne consacre que quelques brèves pages à la question de l’antisémitisme mais, comme on le voit, elles sont définitives.

"De mars 1908 à août 1914, écrit-elle encore, 67% des 800 articles de Maurras [dans son quotidien] comportent des attaques contre les Juifs. A titre d’exemple, en 1911 seuls 25 des 135 éditoriaux de Maurras ne comportent pas d’insultes contre les Juifs."

L’Action française a donc bien été un contre-modèle de la France des Droits de l’Homme et - l’auteure ne le dit pas ici car le fait n’appartient plus à son champ d’étude - un contre-modèle si "honorable" et si enraciné dans les couches "distinguées" de notre population que Maurras fut élu académicien deux ans seulement après l’agression de Léon Blum aux obsèques de Jacques Bainville et la dissolution de son mouvement qui suivit.

Mais y-avait-il plus Français que lui ? Et le Grand homme insultait "le Juif" et "le Métèque" avec un tel talent !

Un ouvrage qui donne in fine matière à réflexion sur les dangers d’un extrémisme "bon chic, bon genre" à l’heure où notre France des Droits de l’Homme doute d’elle-même et où le militantisme de type maurrassien retrouve beaucoup d’admirateurs aux franges d’une droite de gouvernement désormais en état de "mort clinique".

Franck Schwab


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