Amie, si tu tombes...

Recension de l’ouvrage de Guillaume Pollack "Histoire des réseaux de Résistance en France, 1940-1945", Tallandier, 2022, 537 pages, 25.90 euros
mardi 2 mai 2023
par  Franck SCHWAB
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« Le 6 juillet 1944, quatre agentes du Special Operations Executive (SOE) sont transférées au Struthof. Parmi elles, Andrée Borrel dont la chute est consécutive au démantèlement de Physician ; Sonia Olschanezky, agente de liaison de Jean Worms, qui survit six mois au démantèlement du sous-réseau de ce dernier, Juggler, qu’elle tente de maintenir à flot avant d’être capturée le 22 janvier 1944 ; Diana Rowden, arrivée dans la nuit du 16 au 17 juin 1943 pour être l’agente de liaison du réseau Acrobat de John Starr, puis du réseau Stockbroker commandé par Harry Rée, trahie et arrêtée le 18 novembre 1943 ; Vera Leigh qui exerce la même fonction pour Sidney Jones, chef du réseau Inventor, du 15 mai 1943 à son arrestation le 30 octobre.

Albert Guérisse est témoin de leur arrivée au camp où il est lui même déporté1 :
"En dépit de leur état de déportées, ces jeunes filles encore convenablement vêtues, marchant légèrement, incarnaient la civilisation et le bonheur. [...] Le soir, l’ordre fut donné aux prisonniers de demeurer dans leurs blocks respectifs sous peine de mort.
Intrigué, Pat [O’Leary, nom de guerre d’Albert Guérisse] se tint à son poste d’observation et vit un médecin allemand escorté de quelques SS descendre les marches qui menaient vers le crématorium. Dix minutes plus tard, une des filles, solidement encadrée par une des gardiennes, les rejoignait.
O’Leary entendit une détonation et, après un long silence, une bouffée de flammes et de fumée sortit de la cheminée du crématorium : la porte du grand four avait été ouverte et refermée.
A cinq reprises, la cheminée trahit ainsi l’atroce alimentation du four, mais Pat ne perçut en tout que deux coups de feu." »2

268 réseaux - de renseignement surtout, mais aussi de sauvetage des aviateurs alliés, ou de sabotage - ont été officiellement homologués en France à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour simplifier, chaque réseau était composé d’un "Centre", qui collectait l’information, et de secteurs (le plus souvent géographiques) qui la lui fournissait et qui répondait à ses directives.
Un réseau était donc une sorte de "système solaire" dont le centre était le soleil et les différents secteurs les planètes.
Chaque "système solaire" était lui-même l’élément d’une "galaxie" constituée par l’ensemble des réseaux qui dépendaient d’un même service secret, basé à l’extérieur du territoire : le Special Operation Executive britannique pour les jeunes femmes dont le sort tragique a été rappelé au début de cet article, mais aussi le MI6 autre service secret britannique ; le BCRA (Bureau Central de Renseignement et d’Action) gaulliste dont dépendait grosso modo la moitié des réseaux agissant dans l’Hexagone ; ou encore les services secrets belges, polonais, tchèques et bientôt américains.

Communistes exceptés, l’ensemble de ces "galaxies" formaient "l’univers" du combat clandestin en France dont les fils ont été parfaitement renoués par l’auteur de cet ouvrage au terme d’un inédit, rigoureux et très considérable travail de Pénélope.

La tâche effectuée est d’autant plus remarquable que "l’univers" en question a connu des mutations constantes tout au long de la période.

Si, en effet, quelques "planètes" d’un "système solaire" disparaissaient à la suite de la répression ennemie, le réseau pouvait encore survivre quelques temps, voire fusionner avec un autre. Mais si c’était le "soleil" lui-même qui était touché, il ne restait plus aux "planètes" survivantes - quand il en restait - qu’à chercher à s’agréger à un autre réseau.
D’où des changements de noms et de chefs permanents.

L’auteur ne prétend donc pas à l’exhaustivité - comment le pourrait-il ? - mais il se livre, en scaphandrier, à une succession de plongées dans l’univers des réseaux pour nous faire connaître l’histoire d’hommes et de femmes dont "la plupart sont morts inconnus" et dont la réalité du sacrifice a été aussitôt oubliée, sinon très vite remise en cause par les tenants du "mythe résistancialiste", si dominants à l’extrême-droite dès l’après-guerre, mais aussi, de manière plus grave, dans l’historiographie de ces trente dernières années et dans notre histoire scolaire.

L’ouvrage met un nom sur beaucoup de ces héros - dont une part non négligeable sont des héroïnes - et il leur rend enfin la justice qu’on leur doit.

Il dégage en outre deux vérités très fortes :

D’abord que les réseaux ont subi une répression redoutablement efficace, leur histoire ayant été celle d’une succession quasi continue d’arrestations et de démantèlements.
Car leurs membres étaient pour la plupart des "amateurs" du combat clandestin quand leurs adversaires étaient des "professionnels" qui savaient jouer de toutes les palettes de leur métier de policiers pour obtenir des informations, et qui utilisaient aussi systématiquement la torture - ou sa menace - dans ce but.
Mais, tel le Phénix du Chant des partisans, à chaque fois qu’un ami ou une amie tombait, un autre ou une autre reprenait les armes ; à chaque fois qu’un réseau disparaissait un autre surgissait !

Et c’est la deuxième grande vérité dégagée par cet ouvrage : malgré la très féroce répression allemande, et malgré la souffrance et la mort qui attendaient inéluctablement les résistants, les réseaux connurent une montée progressive de leur action entre 1940 et 1944.

Cette montée en puissance a certes été générée par les Alliés dans l’optique de la préparation du débarquement, mais à la "demande" des services secrets basés à Londres - Rejoignez le réseau que nous créons ! - a toujours répondu une "offre" locale - Que pouvons-nous faire pour vous aider ?

Peu importe ici que la "demande" fut venue d’un service secret britannique, gaulliste, américain, belge ou polonais dès lors qu’elle visait à libérer le pays, même si ces différences comptèrent malheureusement beaucoup dans l’après-guerre, la "France gaullienne" ayant toujours "snobé" la reconnaissance du sacrifice des jeunes guerrières du SOE assassinées au Struthof et de leurs camarades masculins non affiliés au BCRA, comme elle "snoba" aussi - mais on le savait déjà - la reconnaissance de la résistance communiste.

Un magnifique travail d’histoire qui déboulonne au passage la statue des fondateurs du réseau Alliance (dont les membres furent, eux aussi, massacrés au Struthof) et qui amorce - nous n’en doutons pas - un important tournant historiographique.

1Le passage suivant est repris par l’auteur de Vincent Brome, L’histoire de Pat O’Leary, Amiot-Dumont, 1957.
2pages 410-411 de l’ouvrage recensé.

Franck Schwab


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