Mort d’un notable de l’Algérie française

Recension de l’ouvrage de Sylvie Thénault "Les ratonnades d’Alger, 1956. Une histoire de racisme colonial", Editions du Seuil, 2022, 327 pages, 23 euros.
mercredi 18 mai 2022
par  Franck SCHWAB
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Le 28 décembre 1956, à Alger, Amédée Froger fut tué de plusieurs balles de revolver en sortant de chez lui par un "Français musulman" non-identifié qui réussit à prendre la fuite.

La victime n’était pas n’importe qui : maire d’une prospère bourgade de la Mitidja, président de la Fédération des maires d’Algérie, ancien combattant multi-décoré de la Première Guerre mondiale, c’était un poids lourd de la vie politique locale qui militait activement depuis le début de l’insurrection algérienne pour que le gouvernement prenne des mesures radicales contre celle-ci en armant les Européens et en exécutant les condamnés à mort internés dans la prison d’Alger (une centaine le seront effectivement l’année suivante).

Ses obsèques, qui eurent lieu dès le lendemain de l’attentat, se transformèrent, de la part des Français d’Algérie, en une véritable "chasse à l’homme" contre la population musulmane de la ville qui fit six morts et une soixantaine de blessés officiellement recensés par la police.

De ce fait divers tragique, l’autrice fait un objet d’histoire central, car elle voit derrière lui un révélateur de la société coloniale de l’époque dont les lignes de fracture et les rapports de domination sont brièvement montrés à nu à travers l’exercice aveugle de la violence.

Son travail s’appuie essentiellement sur l’exploitation des archives de la police et des articles de presse, mais il s’appuie aussi sur des témoignages obtenus, pour quelques-uns, très récemment qui redonnent une identité à nombre de morts anonymes.

L’ouvrage s’ouvre par le portrait de la victime et se termine par le portrait de l’assassin - non reconnu en tant que tel par le FLN - qui fera partie des cent guillotinés de l’année 1957 à Alger et sur le rôle réel duquel plane toujours aujourd’hui beaucoup de mystères.

Mais on ne s’embarrassait guère de preuves irréfutables pour couper la tête à quelqu’un à l’époque - surtout s’il était un "Français musulman" - la mort d’un notable appelant obligatoirement en réponse la mort d’un ou de plusieurs "ilotes" malgré les efforts de Gisèle Halimi et de ses confrères pour obtenir leur grâce.

Entre le portrait de ces deux hommes dont on ne sait plus exactement à la fin quelle est la vraie victime, l’ouvrage reconstitue tout le contexte du temps marqué par la multiplication des attentats contre les Européens - notamment dans la ville dont Amédée Froger était le maire - et par la multiplication des intrigues et des machinations au sein des milieux "ultras" auxquels Froger appartenait peu ou prou.

Un modèle d’étude historique tout à la fois érudite, rigoureuse et profondément honnête qui sert la Vérité et, à travers elle, cette réconciliation des mémoires tant espérée entre la France et l’Algérie.

Franck SCHWAB


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